--- title: "Créer une économie ?" description: "Passer de la théorie à la pratique : produire, greffer une économie du don sur le tissu local, inverser les flux." order: 6 readingTime: "25 min" --- Après la théorie, la pratique. Après avoir compris *pourquoi* une autre monnaie est nécessaire et *comment* elle fonctionne, la question qui brûle est : **comment construire concrètement une économie du don ?** La réponse n'est pas de table rase. On ne détruit pas l'économie existante pour en construire une autre à la place. On **greffe**. On crée des passerelles. On développe des circuits parallèles qui, petit à petit, deviennent des alternatives crédibles. ## Produire Toute économie commence par la **production**. Pas de production, pas d'échange. Pas d'échange, pas d'économie. La question première est donc : que produire en monnaie libre ? La réponse est : tout ce dont la communauté a besoin. Des légumes, du pain, des vêtements, des réparations, des cours, des soins, des spectacles, des logiciels, des hébergements... La production en monnaie libre n'est pas cantonnée à un secteur : elle couvre potentiellement tous les besoins humains. En pratique, les premiers producteurs en monnaie libre sont souvent des **artisans et des maraîchers** — des gens qui produisent à petite échelle, en circuit court, et qui sont proches de leur communauté. Mais on trouve aussi des informaticiens, des thérapeutes, des enseignants, des artistes. Le point commun de ces producteurs, c'est qu'ils acceptent d'être rémunérés (en partie ou en totalité) en June. Ils font confiance à la communauté pour que cette monnaie ait de la valeur — c'est-à-dire pour que d'autres producteurs acceptent aussi la June, et qu'on puisse l'échanger contre des biens et services utiles. ## « Passer la seconde » L'expression « passer la seconde » décrit le moment où une communauté monnaie-libre passe du stade de l'expérimentation au stade de l'**économie réelle**. C'est le moment où la June cesse d'être un jeu ou une curiosité pour devenir un outil économique fonctionnel. Ce passage se caractérise par plusieurs marqueurs : - Des producteurs **réguliers** (pas seulement occasionnels) acceptent la June - Des **circuits d'échange** stables se forment entre producteurs et consommateurs - La June commence à circuler « en boucle » : A paie B en June, B paie C, C paie A - Les membres commencent à couvrir une partie significative de leurs besoins en June « Passer la seconde » n'est pas un événement ponctuel. C'est un processus graduel, qui nécessite patience, persévérance et organisation collective. ## Économie de greffe Le concept d'**économie de greffe** est central dans notre approche. Plutôt que de construire une économie alternative isolée, nous proposons de *greffer* l'économie en monnaie libre sur l'économie existante. Concrètement, cela signifie que la plupart des producteurs en June acceptent aussi l'euro. Ils pratiquent un **double pricing** : un prix en euro et un prix en June (exprimé en DU). Le client choisit son moyen de paiement. Cette approche présente plusieurs avantages : - Elle ne demande pas aux producteurs de renoncer à l'euro du jour au lendemain - Elle permet une transition progressive - Elle expose de nouveaux publics à la monnaie libre - Elle crée des ponts entre les deux économies La greffe n'est pas un compromis ou une demi-mesure. C'est une **stratégie** de transition. L'objectif à long terme est que la part de l'économie en monnaie libre croisse naturellement, à mesure que la communauté grandit et que les circuits d'échange se multiplient. ## Connaître son bassin de vie Pour greffer efficacement, il faut connaître son **bassin de vie** : les personnes, les activités, les ressources, les besoins du territoire. C'est un travail d'enquête et de cartographie qui peut sembler fastidieux, mais qui est indispensable. Quels producteurs locaux pourraient accepter la June ? Quels services manquent ? Quels besoins ne sont pas satisfaits par l'économie classique ? Quelles compétences sont disponibles ? Où sont les forces vives ? Cette connaissance du terrain permet de cibler les efforts : développer les circuits où la demande est forte, attirer les producteurs dont l'offre correspond aux besoins, organiser des événements qui rassemblent la communauté. Les Groupes Locaux June (GLJ) jouent un rôle essentiel dans cette cartographie. Ce sont des collectifs informels de monnaie-libristes qui se réunissent régulièrement sur un territoire donné. Ils organisent des marchés, des rencontres, des ateliers. Ils sont les chevilles ouvrières de l'économie de greffe. ## Gestion « à l'anglaise » La « gestion à l'anglaise » est une métaphore jardinière. En jardinage anglais, on ne cherche pas à tout contrôler comme dans un jardin à la française. On plante, on observe, on accompagne la croissance, on taille quand c'est nécessaire — mais on laisse la nature faire son travail. L'économie du don fonctionne de la même manière. On ne peut pas la planifier de manière centralisée. On ne peut pas décider d'en haut qui doit produire quoi, qui doit échanger avec qui, à quel prix. Ce serait contradictoire avec l'esprit même de la liberté. En revanche, on peut **créer les conditions** favorables : - Organiser des marchés où les producteurs se rencontrent - Faciliter la certification de nouveaux membres - Animer la communauté (forums, événements, communication) - Documenter et partager les bonnes pratiques - Résoudre les problèmes techniques (outils informatiques, applications) Le rôle des organisateurs n'est pas de diriger, mais de **faciliter**. Ils créent le cadre, et la communauté remplit le cadre selon ses propres dynamiques. ## Économie de flux — inversés Dans l'économie classique, les flux vont du bas vers le haut : l'argent remonte des consommateurs vers les producteurs, puis vers les actionnaires, puis vers les marchés financiers. C'est une économie d'**extraction** : la valeur est extraite des territoires et concentrée dans les centres de pouvoir financier. L'économie du don propose d'**inverser les flux**. La monnaie naît en bas — chez les individus, par le Dividende Universel — et circule horizontalement entre pairs. Il n'y a pas de centre d'accumulation. La richesse reste dans le territoire, circule entre les membres, fertilise l'économie locale. Cette inversion des flux n'est pas une redistribution. La redistribution suppose qu'on prend aux riches pour donner aux pauvres — ce qui maintient la logique d'accumulation, simplement corrigée a posteriori. L'inversion des flux change la **source** même de la monnaie. On ne corrige pas les inégalités : on supprime le mécanisme qui les crée. > Inverser les flux, ce n'est pas redistribuer la richesse. C'est changer l'endroit où la richesse naît.