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title: "De quel don parlons-nous ?"
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description: "Exploration philosophique et sociologique du don, des asymétries communautaires aux expériences concrètes."
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order: 2
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readingTime: "20 min"
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Le mot « don » est piégé. Il charrie des siècles de connotations religieuses, morales, sentimentales. Il évoque la charité, le sacrifice, la générosité — autant de notions nobles mais qui obscurcissent ce dont nous voulons parler. Alors, de quel don parlons-nous ?
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Nous parlons d'un don **économique**. Un don qui circule, qui se mesure, qui s'organise. Pas un don qui s'oppose à l'économie, mais un don qui *est* l'économie — ou du moins qui pourrait en devenir le principe organisateur.
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Pour comprendre cette proposition, il faut d'abord déconstruire quelques idées reçues. C'est l'objet de ce chapitre.
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## Trois mots de philo et de socio
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Trois penseurs sont incontournables quand on parle du don : **Marcel Mauss**, **Jacques Derrida** et **Alain Caillé**.
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Marcel Mauss, dans son *Essai sur le don* (1925), a montré que dans les sociétés dites « archaïques », le don n'est jamais gratuit. Il obéit à une triple obligation : **donner, recevoir, rendre**. Le don crée du lien social. Il engage des relations de réciprocité. Il structure la communauté. Le don maussien n'est pas un acte isolé de générosité : c'est un système social complet.
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Jacques Derrida, quant à lui, a posé une question vertigineuse : le don est-il seulement possible ? Pour qu'il y ait don véritable, il faudrait que le donateur n'attende rien en retour — pas même de la reconnaissance. Dès qu'on identifie un don comme tel, il cesse d'être un don pour devenir un échange. Le don pur serait donc impossible, ou du moins impensable. Cette aporie derridienne n'est pas un obstacle pour nous : elle est une boussole. Elle nous rappelle que le don n'est jamais simple, jamais acquis, jamais achevé.
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Alain Caillé et le mouvement du MAUSS (Mouvement Anti-Utilitariste en Sciences Sociales) proposent une troisième voie. Pour eux, le don est un **paradigme** — une manière de penser les relations humaines qui ne se réduit ni à l'intérêt (utilitarisme) ni au devoir (moralisme). Le don est un acte libre, mais pas arbitraire. Il est conditionnel, mais pas calculé. Il crée de l'obligation, mais pas de la dette.
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Ces trois perspectives éclairent notre propos :
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- Avec Mauss, nous comprenons que le don est **structurant** : il crée de la société.
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- Avec Derrida, nous comprenons que le don est **exigeant** : il résiste à la réduction.
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- Avec Caillé, nous comprenons que le don est **possible** : il constitue un paradigme viable.
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## Asymétries et Communautés
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L'un des problèmes fondamentaux de toute économie est la question de l'**asymétrie**. Dans notre système actuel, les asymétries sont partout : asymétrie de pouvoir entre employeur et employé, asymétrie d'information entre producteur et consommateur, asymétrie de création monétaire entre banques et citoyens.
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Ces asymétries ne sont pas des accidents. Elles sont **constitutives** du système. Le capitalisme ne fonctionne pas *malgré* les asymétries — il fonctionne *par* les asymétries. Le profit naît de la différence. L'accumulation naît de l'inégalité.
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Dans une économie du don, les asymétries ne disparaissent pas — ce serait naïf de le prétendre. Mais elles changent de nature. L'asymétrie n'est plus un levier d'extraction, mais un moteur de circulation. Celui qui a plus donne plus. Celui qui sait transmet. Celui qui peut aide. Non pas par obligation morale, mais parce que le système rend cette circulation **naturelle et avantageuse pour tous**.
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La notion de **communauté** est centrale ici. Le don ne fonctionne qu'au sein d'un groupe qui se reconnaît comme tel. Ce n'est pas nécessairement une communauté géographique ou ethnique — c'est une communauté de **confiance**. Les membres se font suffisamment confiance pour donner sans garantie immédiate de retour. Cette confiance n'est pas aveugle : elle est construite, entretenue, vérifiée par la pratique.
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Dans la communauté June, cette confiance se construit par la **toile de confiance** (Web of Trust) : chaque nouveau membre est certifié par des membres existants qui le connaissent personnellement. Ce mécanisme garantit que chaque compte correspond à un être humain réel et vivant. Pas de bots, pas de comptes fictifs, pas de manipulation.
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## Le cas emblématique « eco si nuestra »
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L'Espagne nous offre un exemple remarquable avec le réseau **« eco si nuestra »** (notre éco). Ce mouvement, né dans le sillage de la crise de 2008, a développé des réseaux d'échange basés sur des monnaies locales et complémentaires.
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Le principe est simple : des communautés créent leur propre monnaie pour faciliter les échanges locaux. Quand l'euro se fait rare — parce que le chômage explose, parce que les banques ne prêtent plus — ces monnaies locales permettent aux gens de continuer à échanger, à produire, à vivre.
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Ce qui est remarquable dans l'expérience espagnole, c'est la vitesse à laquelle ces initiatives se sont développées face à la crise. Quand le système officiel faillit, les gens inventent spontanément des alternatives. Le don et l'échange non-monétaire ne sont pas des curiosités anthropologiques : ce sont des reflexes de survie et de solidarité.
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## L'expérience « made in zion »
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Plus proche de nous, l'expérience « made in zion » illustre une autre facette du don organisé. Ici, c'est la dimension **culturelle et identitaire** du don qui est mise en avant. Le don devient un acte de résistance, une affirmation d'autonomie face aux circuits économiques dominants.
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Ces expériences montrent que le don n'est pas une abstraction théorique. Il se pratique, il s'organise, il se vit — dans des contextes très divers, face à des défis très concrets. Ce qui manque, ce n'est pas la volonté ni l'imagination. C'est un **cadre théorique solide** et des **outils techniques adaptés** pour passer à l'échelle. C'est précisément ce que proposent la TRM et la monnaie libre.
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